Quelqu'un nous apporte à manger. Rongés par la faim, nous nous jetons sur lui. Il ne nous regarde même pas. On lui inspire de la pitié. Elle se lit sur son visage. Il nous juge inférieurs à lui certainement. Tandis qu'il nous jette la nourriture, je me mets à penser à mon enfance.
Je pense avoir toujours vécu ici. Entre ces quatre murs grillagés coupant toute liaison avec le monde extérieur. Le plus affreux, c'est de le voir sans pouvoir l'atteindre. Se balader librement. Il me semble avoir toujours vécu dans cette situation, et je le regrette. Nos toilettes sont là où l'on se trouve. Nous ne pouvons nous laver que dans un bac tassé dans un angle de cette prison. Le sol, marqué par les passages, est de la terre brute infertile. Je me souviens avoir demandé à ma mère un jour pourquoi nous vivions dans ces conditions alors que les plus vieux « habitants » parlaient d'herbes vertes ou d'autre chose dont je ne me souviens plus les noms tellement elles me parurent extraordinaires. Elle me répondit que notre peuple fut toujours considéré ainsi, comme des moins que rien, comme de la vermine et ce depuis la nuit des temps. Que nous étions pris pour des êtres incapables de penser. Ne vivant que pour manger et dormir. Que les gens nous persécutait et nous jugeait inférieur à eux. Mais que nous ne pouvions rien faire car c'était « normal », pour les autres que nous soyons traités ainsi. Ses paroles m'avaient profondément choqué.
Deux vieux se battent une feuille de salade. Je réussis à me procurer des épluchures de pommes de terre. Tout le monde tourne en rond dans cette prison. J'ai froid. Pour dormir nous n'avons qu'une maigre cabane en béton sans porte. L'hiver, nous nous regroupons tous dedans en espérant se tenir chaud.
L'homme arrive. Par habitude, nous continuons ce que nous faisons mais la peur nous est présente, presque palpable. À qui le tour ? Qui l'homme prendra-t-il ? Nous tâchons de garder notre sang-froid. L'homme se dirige vers le bac d'eau où une vieille se trémousse. Elle doit comprendre ce qui va lui arriver car elle tente de fuir. Malheureusement, il est plus grand qu'elle. Il la bloque dans un angle et l'attrape. Nous ne pouvons bouger. Nous sommes pétrifiés. De toutes façons, que pouvons nous faire. Prise au piège, la vieille ne peut faire que pleurer sur son triste sort.
Personne n'est jamais revenu de ces « enlèvements ». Personne ne sait où cet homme emmène ses prises. Ni ce qu'elles deviennent. En tout cas elles ne reviennent jamais.
J'étais né depuis peu quand c'est arrivé d'après mon père. Ma mère me faisait faire le tour de l'enclos. Elle me présentait ma grand-mère quand l'homme est arrivé. Ma mère m'emmena dans la cabane lorsqu'elle comprit qui l'homme allait prendre. De ce que mon père m'a dit, l'homme aurait attrapé ma grand-mère pour l'emmener alors ma mère se serait jetée sur lui pour tenter de lui faire lâcher prise mais d'un vulgaire coup de bras, il l'aurait repoussée. L'homme se serait dirigé vers la sortie quand il se serait retourné. Là, il aurait vu ma mère immobile, toujours au sol et aurait donc décidé de l'emmène. Sur le dos de l'homme, ma mère se serait réveillée et ses derniers auraient été pour moi : « SALOMON ! ».
Le soleil commence à se coucher. Je me dirige vers la cabane. À l'intérieur, une femme ne cesse de couver son petit. Elle lui parle comme à un adulte et se met en tête qu'il est traumatisé par ce qui vient de se passer alors elle réconforte. Bien inutilement à mes yeux. Il n'a sûrement pas vu la scène. Je me calle dans un angle pour y passer la nuit. Il n'y a pas de lit. Des planches ont été mises au milieu du mur pour créer un second étage créant plus d'espaces. Malheureusement, il est déjà occupé. C'est normal, il y fait plus chaud. Je ferme les yeux en espérant les rouvrir que lorsque le soleil aura fait son apparition.
Je m'étais fait une amie. Elle s'appelait Syrka. Nous aimions courir partout. Porter par l'innocence, notre jeu favoris restait le jeu de « l'homme et de la proie » représentant notre triste quotidien. Dès que l'un attrapait l'autre, l'autre devait attraper l'un. Et nous jouions toute la journée. Et nous nous couchions en espérant que le jour arrive vite pour pouvoir rejouer. Hélas, l'homme revînt. Et il l'a pris. Cependant, devenu habile par l'entraînement de nos jeux, elle réussi à mordre l'homme et à s'échapper. Elle l'avait fait à un tel moment qu'elle était en dehors de cette prison. Elle courut se cacher dans les buissons et attendit en prenant attention à ce que l'homme ne la trouve pas. La nuit tombée, elle était venue me voir. Nous parlions à travers le fer grillagé de la porte. Hélas l'homme devait s'y attendre. Et il n'était pas seul. Il avait un fusil sur l'épaule. Elle courut le plus vite qu'elle pouvait. Lorsqu'elle sortit de mon champ de vision, je me mis à prier pour qu'elle s'en sorte. Je la vis, au loin, poursuivit par l'homme et son fusil. Un coup de feu retentit. Je la vis tomber. Elle ne se releva plus jamais.
Des bêtes sauvages nous réveillent. Un vieux était mort hier et l'homme n'a pas jugé bon d'enlever sa carcasse. L'odeur était insupportable. Des corneilles étaient venues le picorer et l'odeur du sang dû attirer les charognards. Ils grognent, ils couinent, ils grattent. Nous sommes apeurés car à force de creuser, ils pénétreraient dans l'enclos et qui sait si ces bêtes affamées ne se jetteraient pas sur nous ? Je ne peux fermer l'oeil. Si les bêtes passent dans notre ghetto, on pourrait sortir. Je ne sais plus de quel côté me mettre, dans tous les sens du terme...
Le jour se lève. Les plus courageux se lance en dehors de la cabane. Moi, j'ai trop froid et les bêtes m'ont empêché de dormir. Cependant, j'ai horreur de rester dans la hutte trop longtemps, les bébés font trop de bruit à leur réveil et j'ai horreur d'entendre leurs cris. Rassemblant tout mon courage et le peu de chaleur emmagasiné, je sors. Il fait encore plus froid qu'hier. Le ciel est nuageux. Des cumulo-nimbus se promènent de ci de là, emportant avec eux le mauvais temps et l'obligation de rentrer dans le cabanon en compagnie des petits terrifiés par l'orage. Je crois que je vais préférer les bêtes sauvages...
Je mis un moment à me remettre du choc de la mort de Syrka. Elle était ma seule amie, et si jeune ! J'étais tellement déprimé que je ne mangeais plus rien. Laissant les restes des repas de l'homme aux autres, je passais mon temps à méditer sur ma situation. Nous n'étions que trois de mon sexe : mon père, un qui ne m'inspirait pas de sympathie et moi. Je ne savais pas si cela me couvrirait ou pas. En tout cas, la vie m'importait peu. Pauvre Syrka. Nous ne jouerons plus jamais ensemble. Je pense que c'est à ce moment là que l'homme commença à me faire peur mais aussi à partir de là où je commençai à le haïr. Si elle avait été enlevée, je me serais réconforté en me disant que partir avec lui ne serait peut-être pas si mauvais et qu'au contraire, il emmenait ceux qui le méritaient. Malheureusement, si Syrka était « l'élue », il ne l'aurait pas tuée. Et nous ne vivrions pas dans ces conditions. En fait, si elle avait été enlevée, je me serais réconforté par le flot de l'incertitude. Ou peut-être torturé par les secousses du doute. Enfin... Elle avait quitté ce monde et s'en était allé trouver un monde meilleur, ou du moins, meilleur que celui-ci, ce qui ne serait pas difficile...
L'orage tonne. Comme je m'y attendais, les enfants n'arrêtent pas de crier. C'est insupportable. Dès qu'il y a un éclair, ils retiennent leur souffle, et dès que le tonnerre gronde, ils piaillent et se cachent derrière leur mère. J'aimerais leur expliquer une bonne fois pour toutes que l'orage ne fait rien. Qu'il fait juste de la lumière et beaucoup de bruit, rien de plus ! Malheureusement, les mères ne pensent pas à cela. Pire, elles se moquent d'eux lorsqu'ils tentent de se cacher derrière elles. Ce n'est qu'un mauvais moment à passer. Ca va aller. Je me réconforte comme je peux. La seule certitude que j'ai, c'est que l'homme ne viendra chercher personne aujourd'hui. Il ne vient jamais les jours de pluie.
Ce matin, il y a du brouillard. Engourdi par le froid et la mauvaise que je viens de passer, il m'est très difficile de bouger. Mon père est de nouveau père. Il a eu relation avec une jeune qui a mis au monde ses petits. Elle les tient au chaud le plus possible. Par la suite, elle devra faire le tour de cette prison et criant pour signaler les petits, comme pour montrer à la vie et aux autres qui nous jugent inférieurs que nous n'avons pas encore dit notre dernier mot.
L'homme entre. Une boule au ventre, je tourne en rond. Le soleil est à son zénith d'après ce que nous laisse voir les nuages plutôt épais. Qui va-t-il emmener ? Juste au moment où une hypothèse me passe par la tête, je la repousse. Malheureusement, elle revient et je cède conte ces affronts. Et si c'était moi ? J'ai des frissons. L'homme me regarde bizarrement. Comme pour me dire, vis ce qu'il te reste à vivre, tant qu'il en est encore temps. Je tente discrètement de m'éloigner. Je me retiens de lâcher un soupir. L'homme ne se dirige pas vers moi. Erreur. Il me contourne. Je suis coincé. Dans ma tentative de m'éloigner, je ne me suis pas aperçu que je me trouve dans un angle. Il s'approche doucement, à pas feutré. Moi, je fais comme si de rien était mais je l'observe du coin de l'½il, prêt à régir. S'il m'a, je l'aurai fait souffrir le plus possible auparavant. L'homme bondit sur moi. Je me glisse sous son saut et me dirige vers la cabane. L'homme est à mes trousses. Alors qu'il prend du terrain, je change brusquement de direction et vire plein gauche. L'homme surpris, marque un temps. Je cours donc dans à l'opposé. L'homme, à mes trousses, ne lâche pas l'affaire. Arrivé plus rapidement que je ne le pensais, il me lance un coup de pied. Je l'esquive et part en sens inverse. Sa tentative lui ayant fait perdre son élan, il se relance derrière moi mais il commence à s'essouffler. Encore une fois, et l'homme s'avoue vaincu. J'arrive devant la porte. La même que celle qui nous séparait, Syrka et moi. Cela vaut-il le coup ? Je ne peux que repousser ce moment. Il m'attrapera un jour. Mais je peux me battre ! Je peux montrer l'exemple pour qu'ils puissent leur refaire à leur tour. S'il suive mes traces, l'homme en aura marre et arrêtera ce système. Serions-nous proche d'une révolution ? Une main m'attrape par le cou. Je n'ai pas réalisé que je m'étais arrêté. Il m'a eu. Sous le choc, je me laisse faire. Je me suis trahi. L'homme me sort de cette prison. Arrivé devant un bâtiment, je vois de la verdure.
Non ! Je ne me laisserai pas faire. Je pince son bras. Il lâche son emprise. Je me remets à courir. L'homme, à bout, court vers son chien et le lâche. Le traître ! Je cours le plus vite que je peux mais le chien a quatre pattes, lui ! Il aboie. J'ai l'affreuse impression qu'il est affamé. À environ un mètre de moi, Le chien me saute après et me mord la gorge. Je tombe à terre. Mon sang coule à flot mais qu'il est agréable d'être allongé dans de l'herbe verte.
L'homme rentre chez lui, un point de côté. Essoufflé, il se déchausse et va dans la cuisine. Sa femme l'interpelle :
- Et le jeune coq ? Tu l'as mis où ?
- Il s'est échappé.
- Comment ça « échappé » ?
- Au moment de rentrer, il m'a pincé.
- Mais quel douillet ! Tu vas me faire le plaisir d'aller le chercher ! J'ai promis aux enfants que nous mangerions du poulet à midi ! Es-tu sûr que c'est toi l'homme de la maison ?
- Écoute ! Ce coq m'a donné du fil à retordre ! Il m'a fait courir de partout dans l'enclos ! Alors je me suis énervé et j'ai lâché le chien ! Je ne l'ai jamais vu courir aussi vite ! En même temps, il n'a pas encore mangé. Ce qui est sûr, c'est que tu peux mettre une croix sur ton coq !
Sa femme, agacé par tant de bêtise, se creusa la tête pour trouver un autre menu à son repas.
Jimmy